Pas moyen la semaine dernière d’échapper à deux films de série B. Je me trouvais enfermé dans un bus, dans lequel étaient déployés une dizaine d’écrans de télévision à la vue desquels on ne pouvait échapper qu’en détournant la tête vers une vitre défilant une autoroute monotone. Le vacarme du son était lui incontournable. Pour avoir droit à des écouteurs et au silence, il faut voyager dans une catégorie supérieure. Et oui, nous sommes dans un monde où le silence est une donnée commercialisable. Dans le premier long-métrage des voisins du nord, j’aperçus Liam Neeson qui disait au-revoir à sa femme et à son fils. Certes, l’intérieur de la maison, le petit déjeuner et la bonne humeur familiale étaient déjà typiques de la famille « américaine » blanche, moyenne et modélisante. Mais bon, Liam Neeson s’était risqué dans de bons films. Je décidai de le suivre jusqu’à son train de banlieue.
Je l’abandonnai lorsque la typique égérie blonde des coups tordus l’informa qu’une bombe était placée dans le train et qu’elle était sous sa responsabilité. Elle descendit à la station suivante et nous laissa seuls avec un scénario maintes fois rabâché. A la seule vue du train, j’aurais dû me méfier. Il n’y a pas un seul moyen de transport collectif où les héros ne sont pas destinés à s’exercer aux Etats-Unis. A chaque ouverture de mes yeux cherchant le sommeil et à la chute de mes écouteurs tentant de couvrir le son du film, je constatai que le film respectait à la navrante perfection les poncifs du genre : de jeunes femmes noires éplorées, des poursuites dans les wagons, des combats. Le complot était ourdi par des policiers corrompus, tous vaincus par le presque septuagénaire Liam Neeson, sauvant seul l’honneur de la police, dont il était jeune retraité bien entendu. Quand le film se termina, j’inspectai tous les sièges du bus pour vérifier si un apprenti héros s’apprêtait à nous plonger dans un scénario aussi sanglant qu’ennuyeux et édifiant.
Aussitôt le train remisé, les méchants sous les verrous et Liam Neelson rentré chez lui, une mâchoire carrée apparut sur les écrans. Le maire de Chicago était accusé de corruption. Il en devisait avec un de ses vieux amis. Devinez qui il était, un ancien policier naturellement ! Peigné au râteau, la moustache drue et wasp, il était respecté par le puissant édile. La femme de celui-ci avait des traits agréables et plastiques, sa fille identique. Comment avait-elle fait pour hériter en totalité du visage rond et avenant maternel et pas de la face carnassière de son père ? Miracle des séries B américaines et de la chirurgie esthétique. Mais nous dûmes rapidement quitter la villa luxueuse pour nous rendre à la mairie où de jeunes copies conformes du maire échangeaient trahison et propos stéréotypés. La femme blonde du train réapparut avec quelques années de moins et des lunettes et, ô surprise, on ne savait pas si elle avait plongé dans le mal ou si, forte de la fréquentation d’une église évangéliste, elle versait dans le bien. A quelques pauses du vacarme, je m’interrogeais sur la navrante solitude d’un passager qui prendrait cette route avec régularité et avec non moins de constance, devrait répéter ces kilomètres de pellicules.