Un cadre tombe

Au début, il y a un an, et sans raison physique apparente, un cadre est tombé. Ce cadre avait pour mon narrateur une importance particulière. Il y a prêté attention dans la mesure où il avait le lendemain un déplacement quelque peu délicat. Son avion n’a jamais décollé. La compagnie peu loquace a évoqué un problème climatique. Un temps resplendissant s’est pourtant levé sur sa ville lorsqu’il a regagné son domicile.
Mon narrateur, qui a le sens du devoir, a reprogrammé ce voyage la semaine dernière. Le vol n’est jamais parti et jamais on ne lui en a dit la raison.
Les personnes à qui il en a parlé lui ont fortement recommandé de ne pas insister.
Y-a-t‘il des destinations que nous ne devons jamais atteindre ?

IeMJ Lecture Episode 99-Chap 15

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Vox Latina

Une autre gare, avec ses bruits familiers mais pour ainsi dire ouatés, fruit de tant de vécus semblables, de tant d’allers-retours ferroviaires qui marquaient cette semi-émigration dans un pays si proche et en même temps si éloigné.

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Miserere mei Deus

TENEBRAE

Volutes vocales et légèreté du poids des siècles.

IeMJ Lecture Episode 98-Chap 15

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Vox Latina

– Ne vous inquiétez pas si vous n’avez jamais entendu parler de moi. Je ne suis connu que des vieux cinéphiles.
Malgré sa remarque, son nom me paraît étrangement familier. Pourtant, j’ai beau chercher : ses traits ne me disent rien.
Son visage est fin et régulier, le nez droit, la bouche bien dessinée, le regard vif. Il y aurait des habitants intéressants dans ce village !
Il est petit pour les canons de la fin du siècle et comparé à moi, qui mesure presque deux mètres. Dans sa jeunesse, son mètre soixante devait le situer dans les tailles moyennes. Vu ses rides et ses cheveux blancs, il doit approcher les quatre-vingts ans.

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Tu vois ce que je veux dire ?

Attention, un nouveau tic déferle. Il peut survenir au coin de la moindre conversation. Vous êtes tranquillement installé(e), et tout à coup l’interpellation tombe. « Tu vois ce que je veux dire ? ». Aux premières heures de l’assaut, vous répondez encore. Il faut dire que le « Tu vois ce que je veux dire ? » conclut plus d’une fois qu’à son tour un argument qui est loin de provoquer une embolie de vos neurones. Vous répondez par l’affirmative. Vous ajoutez parfois que vous comprenez à peu près ce que votre interlocuteur vous dit. L’ironie fait  flop. Une phrase plus tard, la question retombe. Ne pas s’énerver. Non, le locuteur ne pense pas (nécessairement) que votre cerveau est associé à celui d’une huitre. A votre réplique : « Oui, je vois bien ce que tu veux dire. Ce n’est pas très compliqué à comprendre », votre interlocuteur écarquille les yeux et doit reprendre son souffle pour, une ou deux phrases plus loin, vous redemander si vous voyez ce qu’il veut dire. Au bout de la cent-et-unième sentence, vous vous rendrez compte que le tu-vois-ce-que-je-veux-dire n’appelle pas de réponse.
Le « du coup » avait cette « horripilance » de l’accumulation harassante. On pouvait au moins se laisser bercer par la torpeur de son abus, sans la secousse de l’illusion de l’attente d’une réponse.
Mais l’imparfait est bien optimiste. « Du coup » n’a pas disparu avec l’invasion du tu-vois-ce-que-je-veux-dire.
Va-t-on vers une société qui monologue, à l’image de la virtualité des réseaux sociaux ?

Voyez-vous du coup ce que je veux dire ?

IeMJ Lecture Episode 97-Chap 15

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Vox Latina

Voilà que ma vie ressemble à un scénario, duquel un accident de moto est le nœud dramatique. L’inexistence d’Inès fait des dix-sept dernières années une fiction. Il faut maintenant comprendre pourquoi mon cerveau m’a alerté lorsque Jim m’a parlé de la phrase qui l’obsède. Je pense à Jim. Comment se fait-il que l’auteur de ce film que j’ai tant adulé habite dans le même village que moi ? Jim, le réalisateur du Rêve américain, qui a sans doute saisi depuis longtemps ce qui m’arrive…

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La guerre d’il y a cent ans

J’écris ces lignes le 11 – 11. La « grande » guerre s’est achevée il y a cent ans.
Je vois devant moi un jeune homme qui, pierre par pierre, démonte sa maison. Il est en bras de chemises, il ne parle à personne. Il est revenu de la guerre et on ne le reconnaît plus. Ses parents sont morts. C’est leur héritage qu’il fait disparaître. Celui qui deviendra son seul ami, « une gueule cassée », l’observe. C’est de l’intérieur que le jeune homme est brisé.
Dans le roman de Pierre Magnan*, une sombre histoire antérieure à la guerre explique son attitude.
Mais je vois cette destruction systématique, obstinée, comme une métaphore de cette guerre de tranchées où des hommes ont été transformés en chairs à assauts. Plus de fondements, que des renfoncements. L’horreur de devoir attaquer toujours, s’extraire des tunnels où des mois durant, ils cohabitaient avec les rats, pour courir vers des lignes ennemies, où des jeunes gens, aussi apeurés et peu coupables qu’eux, devaient leur prendre leur vie.

*Pierre Magnan, La maison assassinée, Gallimard, 2015