Compostelle 11 (L’achèvement)

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Soudain, je m’étonnai du calme extrême.
Napoléon n’était pas penché sur sa pâtée – je l’avais pourtant gratifié de la meilleure boîte que j’avais sur moi.
J’étais désormais sensible aux altérations de mon environnement.
A Santa María de Eunate, l’absence de bruit ne m’avait-elle pas amené dans une autre dimension ? Et je m’attendais à un événement qui poursuive l’apparition de l’église.
Je restai assis, guettant un signe, fortement appuyé sur le tronc du châtaignier. J’ignorais seulement comment il viendrait.
Mon compagnon apparut soudain.
J’y prêtai peu d’attention puis m’étonnai qu’il dédaigne l’eau et la pâtée pour se planter devant moi. Il débuta un manège que je le laissai prolonger : il se retournait, faisait trois mètres, revenait devant moi, s’y postait, repartait à la même distance, revenait… Comme son comportement n’était pas encore totalement anormal, je décidai d’attendre un peu. Lorsqu’il se mit à aboyer à quelques centimètres de mon visage, et que les feuilles de mon arbre commencèrent à s’agiter au vent comme si elles préparaient une tempête, je me levai.
Le châtaignier se calma aussitôt, sa mission sans doute accomplie. Son complice Napoléon et lui avaient réussi à me mettre en marche.
Vers quel lieu ?
Je suivis le chien qui ne se retourna à aucun moment. Il marchait d’une allure qui avait je ne sais quoi de surnaturel. Elle était sure d’elle-même et à la fois parfaitement neutre.
Nous arrivâmes au bord d’un grand fossé. Je m’approchai tout près de ce qui s’avéra être un précipice.
Napoléon fit mine de le dévaler. Je trouvai cela moins drôle. Toutes mes affaires étaient restées près du châtaignier. Peut-être reviendrais-je blessé d’une escapade hasardeuse ?
Mais ne faut-il pas croire ?
Je plongeai.
Napoléon avait trouvé en fait un vrai chemin, caché par des branches feuillues. Elles me semblèrent ne venir d’aucun arbre. Que faisaient-elles là ?
Je n’eus pas le loisir de m’interroger plus sur la question.
Mon attention fut attirée bientôt par une clairière d’un vert si puissant qu’il semblait artificiel.
Je savais que c’était le cœur de la forêt.
Je m’interrogerais ensuite sur le sens de cette expression, que j’avais en moi ou qui m’avait été soufflée je ne sais comment.
Le chant des oiseaux avait repris –son intensité et son harmonie étaient comme irréelles.
L’herbe était dense et uniforme, un gazon, mais l’endroit semblait un condensé de nature.
Je n’étais pas devant une production hollywoodienne. Je sentais que la scène était vraie, sans m’expliquer comment.
Je foulais lentement l’herbe, avec délice, quand je remarquai le manège de mon chien. Il était devant un arbre et regardait dans ma direction avec insistance, avec une expression que je ne lui avais jamais vue. Il ne semblait pas pressé que je le remarque, comme s’il savait que je finirais pas m’approcher.

A son expression, Napoléon m’invitait à regarder la majesté de l’arbre.
C’était un chêne et il ne pouvait en être autrement.
Dans les esprits de la forêt qui peuplaient mon enfance, il était le maître.
La vision du sérieux du chien qui s’effaça pour me présenter le chêne comme si, de sa petite taille, il pouvait le cacher, me fit sourire.
Je n’avais pas perçu une intense anomalie.
Au pied du chêne, et tout autour, il y avait un tapis blanc. Qu’était-ce donc ?
Des milliers de plumes comme si on avait vidé les édredons d’un hôtel de luxe.
Au toucher, elles étaient on ne peut plus soyeuses, sans aspérité aucune. Etait-ce un gigantesque nid ?
De quels oiseaux ?
Je me déchaussai et entrai dans la nuée blanche et veloutée.
Une douceur monta en moi, si forte que, parvenu tout près de l’arbre, je m’y appuyai.
Je reçus un choc électrique.
Je ne sais comment, mon corps se colla au chêne.
Je n’avais jamais éprouvé une telle sensation auparavant et il est encore difficile de la décrire avec un vocabulaire humain.
Disons que j’étais comme une pile épuisée qu’on encastrait dans son chargeur.
J’avais retrouvé ma matrice. Je sentais littéralement que mes veines se collaient à celles de l’arbre, que mes bras devenaient des lianes prêtes à récolter sa sève. Je n’étais même plus sûr d’être présent physiquement.
Je comprenais dans ma chair ce qu’était la fusion de la matière.
Des informations commencèrent à me parvenir.
Je ne me souviens pas que le chêne m’ait parlé mais j’ai soudain ressenti une grande peine.
Elle n’était pas qualifiable, elle était immense. Je la comprenais, je savais qu’elle était la somme de toutes les douleurs qui avaient accompagné ma vie.
Elles faisaient sens.
Quand je fus bien empli de cette peine, que les torrents de boue eurent pris possession de moi, je la sentis rebrousser chemin. Chaque espace qu’elle laissait était comme vierge et accueillait une joie plus éclatante que la force de la douleur.
« Tu as compris maintenant ? » entendis-je d’une voix qui venait de nulle part.
Elle n’était pas de son et me parla longtemps.
Elle me dit qui j’étais, pourquoi j’étais sur terre, pourquoi j’écrivais ce livre.
Et cela faisait entièrement sens comme l’onde de douleur précédente.
Je vis ce que je devais faire, ce que je devrais faire.
Ce que j’avais pris pour une simple lubie personnelle était un élément dynamique d’une intention globale.
L’histoire de mon évolution personnelle faisait partie d’une conspiration.
Je sus même à quel éditeur je devais m’adresser.