Compostelle 10

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Savez-vous ce qui arriva à Logroño?
Nous nous enquîmes du Père José au diocèse de la ville.
On nous dit qu’il n’y avait aucun prêtre de ce nom.
Nous insistâmes.
J’interrogeai même plusieurs ecclésiastiques. Le dernier, un homme affable et d’un âge très vénérable, me dit : « Un prêtre qui s’appelle José Rabalnesco ? Jamais je n’ai entendu ce nom. Et il y a quelque chose qui m’étonne, mon garçon. Vous pouvez être sûr que son nom n’est pas de chez nous. Rabalnesco, cela semble espagnol, mais ça ne l’est pas. Il est bizarre ce nom, pour tout vous dire ».
José Rabalnesco ne m’avait pas seulement amené à Santa María de Eunate. Il m’avait aussi attiré à Logroño.
Sur la place l’église de Santiago el Real, je tombai presque littéralement sur le jeu de l’oie.  De grandeur nature, le pion est le passant lui-même. Les cases sont numérotées. On passe par la mort, au numéro 58, et le 63ième est la destination du Chemin, Santiago de Compostela. Je trébuchai sur un des immenses dés alors que j’avais l’œil rivé sur le mur de l’église, ocré par les années.  Mon esprit était à l’image des labyrinthes qui s’imposaient petit à petit comme une clé. Le jeu de l’oie, le chemin de pierre de Santa María de Eunate, le Chemin lui-même étaient différentes représentations des labyrinthes, qui sont censés amener l’homme au centre de son être.
C’était exactement ce que j’avais ressenti en m’enfonçant dans le parcours de pierres de Santa María de Eunate. J’allais vers une purification de mon âme.
Ma mort n’était pas toutefois complète. La porte de l’église ne s´était-elle pas refermée ?
Je n’étais pas arrivé au bout du Chemin, et sans doute pas tout à fait à la fin du mien.
A la manière du jeu de l’oie, les dés m’amenaient d’une case à l’autre. L’apparition de José Rabalnesco m’avait déposé à Eunate. Il m’avait offert une case de plus à Logroño pour que je voie le chemin et j’allais désormais vers la mort, comme dans le jeu de l’oie, avant la dernière case qu’était Santiago.
Comme le Chemin est le réceptacle des transformations, j’eus la surprise, tandis que j’investissais une confortable chambre d’un bel hôtel du centre de Logroño, de trouver dans ma boîte mail un message de mon ami Claudio Pérez.  Ce n’était pas la première fois mais utiliser la messagerie électronique devait être pour lui l’effort du blessé du champ de bataille qui se relève au milieu des morts.  Le contenu du message était plus inattendu encore. Claudio se félicitait de mon expérience spirituelle et m’envoyait un poème anonyme sur Compostelle qui était très à propos :
« Marche ! Tu es né pour la route. Marche ! Tu as rendez-vous. Où ? Avec qui ? Tu ne sais pas encore. Avec toi peut-être ? Marche ! Tes pas seront tes mots ; Le chemin, ta chanson ; La fatigue, ta prière ; Et ton silence, enfin, te parlera. Marche seul, avec d’autres mais sors de chez toi ! Tu te fabriquais des rivaux, tu trouveras des compagnons. Tu te voyais des ennemis, tu te feras des frères. Marche ! Ta tête ne sait pas où tes pieds conduisent ton cœur. Marche ! Tu es né pour la route, celle du pèlerinage. Un Autre marche vers toi et te cherche pour que tu puisses Le trouver. Au sanctuaire du bout du chemin, au sanctuaire du fond de ton cœur, Il est ta Paix Il est ta Joie. Va ! Déjà, Dieu marche avec toi ».
C’est à Rabanal del Camino, la bien nommée, que s’arrêta mon chemin. Nous passâmes la nuit à la belle étoile, je vais dire comment.  Le paysage était dégagé, sec en ce mois de juillet. Nous étions partis tôt pour éviter les grandes chaleurs. Quand nous trouvâmes un bosquet, nous y pénétrâmes avec hâte. J’avais heureusement prévu des sandwichs. Je me rappelle avec précision chaque scène de ce lointain après-midi. J’avais rempli l’écuelle de Napoléon au pied du grand châtaignier ombragé qui nous accueillait.  Il n’y avait aucun bruit à l’exception du bruissement des feuilles, pas même un chant d’oiseau. J’eus vite les yeux mi-clos, tandis que j’engloutissais le pain de campagne et le délicieux jambon espagnol.