COMPOSTELLE 8

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Le Chemin, le chemin des étoiles, c’est ce que signifie Compostelle.
C’est un peu comme Jérusalem, et l’analogie va sans dire. Il y a la Jérusalem céleste comme il y a une voie lactée qui conduit à Saint Jacques. Bien des gens mystérieux m’avaient précédé : les compagnons dont un des rites, disait-on, consistait à dormir une nuit dans un sarcophage, et qui construisaient ces églises romanes, puis gothiques sur ce tracé millénaire, les alchimistes qu’attirait la symbolique de la voie lactée.
J’appris que l’or était une des étapes de leurs recherches. Après lui, il y a le néant, qui doit percer la bulle de fausse réalité qui entoure l’être humain.

J’entrai dans Santa María de Eunate en songeant aux Templiers. Santa María de Eunate n’est pas un village. C’est une église posée au milieu de rien, dans la campagne semi-aride de Navarre. Je m’y retrouvai seul, comme si je n’étais plus complètement sur la terre.

Une porte spirituelle, c’est ce que signifie originellement le nom du lieu. Etrange cet endroit où le pèlerin se détourne du chemin aragonais pour marcher. Plus saisissante fut ma vision, à quelques pas de l’édifice. Je me souviens que je me postai dans un carré de terre baigné d’une douce lumière. Le silence était total. Je vis soudain les arcs qui entourent l’église défiler, comme des diapositives qui les montreraient un par un. Le carré de lumière commença à se déplacer lui-aussi.

J’avançai avec lui et me retrouvai dans le chemin de pierre autour de l’église. Je sentais que les petites pierres polies par les pas des visiteurs neuf fois séculaires s’imprimaient dans mes chaussures.
J’avançais au plein milieu, ma tête allait tantôt à droite, vers les murs de l’église où se réfléchissaient les arcs, tantôt à gauche vers ces arcs dont cette fois, je décidais de la rotation.
J’avais lu sur les forces telluriques qui habitent ce mini-chemin, concentré de tout le parcours de Compostelle. J’étais comme sur des rails, dans un mouvement imposé. Chaque pas m’enfonçait dans une autre réalité, comme si je descendais dans des profondeurs secrètes.
J’eus fugitivement devant les yeux un oiseau bleu et vert. Je crois bien que c’était un colibri comme il n’y en a pas en Europe. J’entendis très distinctement « Suis ton chemin, Jim ! », alors qu’il battait des ailes vers le toit en tuiles de l’église. Il advenait ce que j’avais cherché depuis deux années. Un miracle !

Il fit nuit soudain. Etais-je entré sous terre ?
Je pensais à Eben Alexander et à ses visions souterraines. La lumière réapparut. Je la sentis pénétrer en moi. Par les pieds, les jambes… Tandis que mon visage l’accueillait, un bonheur me saisit que je n’avais jamais connu. Un orgasme qui était physique sans l’être. Je ne contrôlais plus rien.

S’installa en moi le désir de disparaître, comme une évidence. Une petite voix intérieure observait la scène. Elle me dit que je mourais, que j’étais exactement dans un des scénarios dont j’avais été le lecteur à de multiples reprises. Pendant ce temps, que j’étais bien incapable de calculer, je marchais sur le chemin de pierres. J’étais donc bien vivant.

L’obscurité se fit de nouveau. Mon corps stoppa net, mu par une décision qui ne m’appartenait pas. J’étais devant la porte de l’église. Les deux battants s’ouvrirent brusquement.
La lumière me quitta.
Au milieu de la nef, devant le chœur, elle commença à dessiner un corps. Lorsqu’il fut parfaitement visible et qu’il luisait de tous ses feux, le Christ leva les bras. Je distinguais parfaitement ses traits. Ils n’étaient pas ceux qu’on lui prête généralement. A chaque fois que j’y repensais, tellement souvent les années suivantes, je me demandais pourquoi les traits que j’avais vus ne correspondaient à aucune identité. C’était comme si il était parfaitement humain et pourtant totalement d’un autre monde. A la vérité, cela allait de soi. En même temps, comme une énigme qui résiste à la résolution, je n’ai jamais su ce qui faisait de son visage cette indéfinition.

Il me regarda.

La force que je ressentis à ce moment-là dépasse tout entendement humain. Elle me tirait vers le porche sans que mon cerveau ordonne à mes jambes de se mouvoir. En même temps que mon corps avançait, je vis que les deux battants petit à petit se refermaient. Je voulus accélérer le pas. Je n’y parvins pas. J’étais une part d’un mécanisme qui achevait son cycle. L’intensité de la lumière décroissait, le corps du Christ s’estompait, et je me retrouvai devant le porche fermé. Je restai interdit, au sens propre. Je ne peux pas dire combien de temps cela dura.