Compostelle 7

« Cherche, cherche encore »

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J’en parlai avec José Rabalnesco. Il m’avait dépassé en milieu d’une matinée d’un jour d’été, marchait seul comme moi. Ralenti à ma hauteur, nous fîmes connaissance.

Heureux de rencontrer quelqu’un qui parlait espagnol. Il était prêtre, à Logroño. Je ne savais pas qu’il y avait des ecclésiastiques parmi les pèlerins. Je les attendais plutôt aux étapes, espérant et comptant le troupeau.

José faisait le Chemin tous les 10 ans. C’était son troisième. Sans réfléchir, je lui dis que je m’appelais Ezema. Drôle de nom… Je lui expliquai. Avait-il une idée de son origine ?
– Ce n’est pas tant le fait qu’il te soit apparu dans un rêve. Tu ne l’as pas oublié et tu le ressors maintenant… Cherche, cherche encore. Le Chemin va te donner la réponse.

Nous parlâmes sans cesse, avalant des kilomètres, approuvés par Napoléon que je revois encore courant de l’un à l’autre. 96106Ce chien parlait-il espagnol ? Nous marchions en profonde redondance, dissertant sur le Chemin de Compostelle comme métaphore de la vie. La vie n’était-elle pas un chemin ? Parcouru d’est en ouest, disais-je.
– Lo que llevas en el camino son tus miedos[1], répondait José. N’as-tu pas eu peur toute ta vie de la mort ? Le Finistère, c’était la mort jusqu’à la Renaissance, jusqu’à ce que les navigateurs aient le courage de découvrir d’autres horizons, où tu vis d’ailleurs.

Je lui parlai longuement de ma recherche. « Tu es presque à la fin » me dit-il. Je me demandai s’il était tout à fait orthodoxe lorsqu’il cita mot pour mot un extrait que je connaissais bien des Lettres du Christ : «Tu dois croire, croire d’emblée, parce que le doute crée ses propres et fausses logiques de conscience qui suppriment toute intuition divine que tu pourrais ressentir ».[2] « Crois que tu recevras et tu recevras », me dit-il encore.

6238040100_32d1b52fb5_zA la fin de la journée, nous observâmes le ciel qui s’obscurcissait. « Tu vois que tu n’as pas de raison d’avoir peur. La mort, ce n’est pas autre chose. Demain tu te réveilleras. Demain tu t’éveilleras. » Alors que nous traversions un hameau, juste avant l’arrêt de l’étape du jour, il prit subitement congé. Un ami l’accueillerait pour la nuit. Je n’eus pas le temps de lui poser de question sur son itinéraire. Il accéléra suffisamment le pas pour signifier son départ et dans le virage, se retourna « Au revoir Ezema, me dit-il. N’oublie pas de visiter l’Eglise Santa María de Eunate ».
Je me souviens que des fougères, sur le bord de la route, frémirent lorsqu’il s’éloigna.

J’entendis à plusieurs reprises, sur le Chemin, des pèlerins se demander ce qu’ils faisaient là. « Qu’est-ce qui a pu me passer par la tête ? » disaient des jambes fourbues, des pieds en cloques, des visages mal rasés, brûlés par le soleil et comme ravinés par la pluie. Onze siècles que cette réflexion devait courir le Chemin. Je crois que beaucoup de pèlerins étaient heureux de se ressembler et d’expérimenter le dénuement. « On n’a vraiment pas besoin de tout ce qu’on possède » était une réflexion courante. Et je la partageais.

Lors de mes stations prolongées où je me ressourçais, où j’écrivais, pèlerin relaps, je travaillais également mes émotions. J’avais emporté avec moi le petit livre de Deepak Chopra.[3] Un exercice consistait à faire taire ses colères passées. Je n’en ressentais plus aucune mais identifiai, comme le recommandait le texte, une émotion forte de l’année précédente. Me conduisait-elle à l’enfance ? Je compris que ma recherche de la justice, mon agacement devant l’absence de probité morale provenait d’une ancienne blessure. Je m’étais senti mal jugé. Dès lors, tout devait être parfait dans ma vie. Ainsi que le disait Luc, la recherche de la perfection est une demande d’amour. En essayant de ne montrer aucune aspérité, on met toutes les chances d’être apprécié de son côté. J’ai longtemps craint les critiques. Elles me mettaient au ban de la société, on va dire, société que j’observais d’un regard acide, avec la lecture apparemment inoffensive de l’humour. J’étais pourtant avide d’intégrer le troupeau. Le Chemin me le montrait bien.

[1] « Ce que tu emportes dans le chemin, ce sont tes peurs ». En espagnol dans le texte.

[2] Les lettres du Christ, Op. Cit., Lettre 5 p. 15.

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