Compostelle 6 

Nous marchions allègrement vers la mort

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Nous marchions vers la fin des Terres, le Finistère, le Fisterre, en galicien. Les traditions celtique puis chrétienne n’en faisaient pas un jeu sur les mots. Le pèlerinage ne s’arrêtait pas à Saint-Jacques au Moyen-Age. On brûlait ses habits au bout des terres, signe que l’ancienne vie était morte.

Intéressant de constater qu’on croyait que le Finistère était la fin du monde… jusqu’à la Renaissance.
Les mots disent une réalité que l’homme cherche désespérément et qu’il a devant les yeux. La symbolique de la mort à l’ouest est ancrée elle aussi dans l’évidence : c’est le lieu de la fin de la lumière visible, le soleil se lève à l’est et se couche à l’ouest…

Je me souviens du petit village où je pus mettre mon nom sur une tombe.

5180811811_e30e7f6a5b_zUn autre soir, arrivé près d’une prairie, j’assistais à un phénomène étrange. Il y avait un concert de jacassements. Nous stoppâmes net pour observer des dizaines de corbeaux qui semblaient en plein conciliabule. L’un d’entre eux s’envola soudain, disparaissant seul comme si, devenu avion, il décollait d’un aéroport. Alors que nous nous interrogions sur le sens de cette séparation du groupe, la nuée de corbeaux s’éleva dans les airs aux trousses du premier. Je ne sus pas ce qui se passa après. Un paysan, que je croisais le lendemain, m’expliqua que nous avions assisté au tribunal des corbeaux. La bête isolée avait sans aucun doute été mise à mort par la meute qui, au sol, avait prononcé la sentence.

Je me souviens de la cathédrale Santa María de Burgos où je passai une journée entière. Ma méditation se posait sur les sculptures de pierre. Sans toujours savoir si c’était un engourdissement de mon esprit ou un éveil, je sentais qu’elles soutenaient le demi-sommeil que j’atteignais.

C’était un lundi et le lieu était calme. Le chœur luisait, les vitraux triaient la lumière du jour. Pour la première fois, je ne les voyais pas comme une œuvre d’art mais comme une interprétation de la réalité. Les églises étaient des musées, elles étaient devenues des livres ouverts. Ma vision avait commencé à changer à l’abbatiale Sainte Foy de Conques. Les vitraux de Pierre Soulages, qui semblaient donner du vide à la lumière, n’y étaient pas pour rien. conques24Sur le Chemin, je ne manquai pas une église. J’y admirai l’art roman, utilisai mes connaissances de l’art gothique pour mettre en perspective ces constructions mais, passée cette introduction, j’y respirais un concentré d’énergies. Elles n’étaient plus ces lieux d’histoire figés que j’évitais soigneusement quand se déroulaient les messes. Les rites n’avaient plus d’autre importance que la connexion avec les êtres. Les autres pèlerins étaient comme moi. Beaucoup n’étaient pas des catholiques pratiquants et allumaient des cierges. D’ailleurs, nous brûlions des cierges de concert. Une force me poussait dans le Chemin, elle me faisait creuser un sillon. Le concentré de ces énergies se retrouvait dans les églises. Je les voyais comme des réceptacles inamovibles dans lesquels les oraisons, les vœux spirituels s’accumulaient depuis des siècles et formaient un bouillonnement de vibrations que faisait danser la lumière que les vitraux laissaient entrer. Inamovibles, seuls lieux au monde inchangés depuis 1000 ans, elles portaient le passé et tranquillement disaient un futur identique. Je pouvais m’y sentir parfaitement présent.