« Rien. Je ne me souviens de rien. »

4386266349_e9f88282b8_z

Chapitre 18-3

J’étais presque content qu’elle manifeste une allusion même ténue à son coma. En passant devant le Manolo´s, c’est moi qui signalai le lieu :
– Te souviens-tu, ma belle, de notre rencontre en ce lieu, un après-midi finissant ?
– Très poétique, Jim, mais une cafétéria, avec des churros fumants et des sandwichs de la taille d’un poulet, n’est pas tout à fait un lieu magique… Ou alors tu veux juste vérifier si je n’ai pas perdu la mémoire.
Maracuya SourEntre deux gorgées de maracuya sour[1], chez Astrid et Gaston, je racontai à Lis-Angela mes conversations avec mon collègue, le théologien Rafael Eduardo Rubio Carrero. C’était une façon indirecte de lui parler de mes recherches. Je mentionnai combien il aimait à me bousculer.
– Un petit homme plein de malice, dans tous les sens du terme.
– Tout ça n’est pas très positif dans l’ensemble, rétorqua-t-elle. Pourquoi ne dis-tu pas qu’il a cherché à te venir en aide ?
Je trouvai que Lis-Angela inversait les rôles. Elle s’était acheté une conduite très récente. Auparavant, elle avait la dent dure et avait du mal à le reconnaitre.
– Il me semble bien quand-même que tu souffres d’amnésie. C’est moi, avant ton coma, qui devais te suggérer de mettre la pédale douce. Ce que j’ai dit de Rafael est gentiment ironique. Alors que toi, c’était parfois au bazooka que tu les traitais les inopportuns. Tu as changé, tant mieux ! Je crois que cela aurait fini par poser des problèmes entre nous tes critiques incessantes.
J’avais forcé la dose par mes termes et par le choix du lieu qui n’avait rien de propice pour de l’acrimonie. Je voulais la provoquer. Sa placidité m’inquiétait et j’avais raison. Elle ne releva pas.
Le plat que nous avions choisi arriva à point. J’entamai mon poulpe aux asperges. Lis-Angela avait opté pour des langoustines au nom presque littéraire Langostinos del sur viajando al norte[2]. J’en profite pour dire du bien de Gastón Acurio. gastón-acurio« Facile », m’aurait dit Lis-Angela, à qui je reprochais justement de s’acheter une conduite. Au début du vingt-et-unième siècle, Gastón, le patron de la chaîne de restaurants qui portait son prénom et celui de son épouse, fit connaître, je dirais même reconnaître tant c’était mérité et même tardif, la cuisine péruvienne hors du pays. Il fonda également une école qui permit à des jeunes défavorisés de travailler dans les différents métiers de la restauration.
– Qu’est-ce que tu as vu, Lis-Angela, dans ton coma, que tu ne veux pas me dire ?
Sa placidité nouvelle faillit en souffrir. Elle en échappa sa fourchette.
– Mais rien, Jim. Rien, comme je te l’ai déjà dit. Je ne me souviens de rien.
J’en étais rien de moins que convaincu mais n’arrivais pas non plus à comprendre pourquoi elle se serait tue. Je décidai l’apaisement et la sincérité.
– Je dois t’avouer que j’ai cru que ce qui t´était arrivé était un nouveau signe du destin. Parce qu’enfin, pour vraiment répondre aux questions que je pose, je devrais être mort.
– Donc tu as pensé que par mon intermédiaire, tu entrerais dans les mystères de l’au-delà. Que je serais en quelque sorte ton intermédiaire.
Elle se fendit d’un grand sourire avant de dire :
– Ce n’est pas un tout petit peu égoïste, tu ne trouves pas ? Ça a l’air de passer par ton ego et je ne crois pas que ce soit le bon chemin.
– Travestir la réalité serait utiliser mon ego. J’attends que les témoignages me parviennent, comme cela m’est arrivé tant de fois, d’une façon ou d’une autre, depuis le début de mes recherches. Je suis obligé d’avoir confiance aux signes et suis forcément dans une situation d’attente.

[1] Dans ce cas, le citron est remplacé par le fruit de la passion. L’alcool est le même que pour le pisco sour.
[2] Littéralement : « Langoustines de mer voyageant vers le nord »

4386266349_e9f88282b8_z