« Une réduction de l’espace, une réduction de la vision ? »

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Chapitre 12-2

Dans de nombreuses cosmovisions indiennes, il n’y avait pas de différence radicale entre les animaux et les êtres humains. Tout être vivant et toute plante étaient dotés d’une âme et d’un esprit. Je me souvins d’une instruction bouddhiste, qui disait qu’il fallait faire très attention après la mort à ne pas regarder vers le sol si l’on ne voulait pas être transmuté en animal. Chaque être, chez les Amérindiens, était doté d’une manière particulière de voir le monde, “une perspective propre déterminée par son corps, un habit interchangeable a volonté ». « Se parer de plumes, se déguiser ou peindre son corps signifiait changer son corps-habit et transformer ainsi la perspective face au monde. La personne revêtue de parures d’animaux, d’ancêtres ou d’esprits mythiques, incorporait les noms, les caractéristiques de ces espèces ou de ces êtres. Femmes-oiseaux, hommes-vampires et hommes-serpents révélaient un monde de transmutations. Transformée en homme-vampire, la personne observait le monde à l’envers ; en tant que femme-oiseau, elle était transcendée vers d’autres dimensions du cosmos. Avec une seconde peau composée de divers objets, de peintures et d’habits, les danseurs entraient dans une autre réalité et temporalité. Ils percevaient le monde avec les yeux d’un crocodile, d’un colibri, d’une plante, d’un ancêtre ou d’une divinité. A travers la transformation en oiseaux comme les condors, les aigles, les toucans et les perroquets, ils obtenaient d’éclatants becs et plumages ainsi que d’extraordinaires facultés : la vision aiguë et de plein vol, l’adresse pour la chasse  ».[1]
Claudio m’avait raconté comment il avait tenté, de nombreuses années auparavant, dans sa jeunesse, de revêtir ces pouvoirs. Il avait passé deux semaines en Amazonie au large d’Iquitos. Le « sorcier » que le guide leur avait présenté, à lui et à l’ami qui l’accompagnait, leur avait assuré que la boisson qu’il allait leur préparer les conduirait vers d’autres mondes. Claudio en riait encore. Il m’avait expliqué qu’elle l’avait juste conduit à vomir deux mètres plus loin. Cette boisson n’était pas très connue à l’époque. C’était l’ayahuasca.
Je ne pensais pas trouver autant d’informations intéressantes au musée de l’or de la capitale colombienne. L’or incarnait le soleil et conférait aux dignitaires amérindiens une importance célestielle et un pouvoir qui allait avec. J’avais retenu également un commentaire qui avait des ressemblances étonnantes avec l’idée de transformation dans la continuité que j’avais comprise dans Le Livre tibétain de la vie et de la mort. L’idée de « transmutation ». Les choses et les êtres du monde préhispanique avaient leur origine dans la transformation d’un état antérieur. Il n’y avait pas de commencement absolu à partir du néant. « Chaque acte ou être était une réponse à un autre et tout se trouvait en constante métamorphose. Ce qui était permanent, c’était le changement ». Pour beaucoup de ces sociétés, le mort était encore présent pendant la période du deuil et ce n’était que plus tard, lorsqu’il cessait de se préoccuper pour ceux qui étaient restés, « qu’il voyageait définitivement vers le pays des morts ». Sogyal Rinpoché écrivait que les Tibétains recommandaient de ne pas toucher le mort pendant plusieurs jours, tant que l’état de putréfaction le permettait, pour que justement cette difficile transition se passe au mieux. Allan Kardec n’écrivait-il pas que ceux que l’on appelait des revenants, ces esprits qui erraient encore parmi les siens, étaient des morts récents, encore dans une phase de trouble, et qu’ils le restaient d’autant plus longtemps que le décès n’avait pas été paisible et que les proches ne se résignaient pas à les laisser partir ?

Dans l’avion qui ronronnait, j’étais abimé dans mes pensées syncrétiques. L’objet volant m’avait-il fait acquérir la sagacité et la vision ample des hommes-oiseaux des indiens précolombiens ? Mes certitudes antérieures continuaient d’être ébranlées, lentement mais profondément. Ces cultures obscurantistes, cruelles et détruites par trois caravelles venues d’Espagne, avaient-elles une vision du cosmos si grossière et si risible qu’avec la majorité de mes contemporains j’avais imaginée ? Le mouvement cyclique de la vie que d’autres traditions décrivaient était-il plus absurde que la croyance en un monde darwinien né du néant et destiné à y retourner ? Il était intéressant de constater que les dieux étaient apparus tardivement, avec la sédentarisation des sociétés. Auparavant, elles croyaient aux esprits. Plus les hommes réduisaient leur espace, puis ils réduisaient leurs dieux jusqu’au monothéisme et même jusqu’à l’absence de Dieu. Une réduction de l’espace, une réduction de la vision ?

[1] http://www.banrepcultural.org/museo-del-oro