« Ce serait bien le diable si à l’Université catholique, je ne trouvais pas à qui parler des religions. »

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Chapitre 12-1

Dans l’avion qui me ramenait de Bogotá, je repensais à la nécessité de parler avec un de mes collègues de la Faculté de Théologie. Ce serait bien le diable si à l’Université catholique, je ne trouvais pas à qui parler des religions.
Je voyageais à côté d’un collègue de la PUC du Chili, qui ferait escale à Lima avant de rejoindre Santiago. Nous avions participé tous les deux au Colloque International de Géo-critique qui s’était tenu cinq jours durant dans la capitale colombienne. Comme nous plaisantions sur le fait que des gauchistes des environs de soixante-huit comme nous nous étions qualifiés – entre deux petites turbulences au-dessus des Andes qui nous obligeaient à tenir fermement nos jus d’orange dans nos mains – travaillent dans une université catholique, mon esprit naviguait autour de ce qualificatif. Il me ramenait à mes recherches, que j’étais impatient de reprendre.
Je ne les avais pas tout à fait délaissées même si dans le colloque ma communication portait sur la question de la relation « ville-provinces » pendant les conflits armés péruviens du 20e siècle.
Le deuxième jour, j’avais pu m’échapper de l’Université Nationale de Colombie, où se déroulait le colloque, et en avais profité pour visiter le quartier historique de La Candelaria. C´était la première fois que je me rendais en Colombie. Cela m’étonnait moi-même. Bogotá était à trois heures de Lima. J’avais été charmé par la gentillesse de la population. Que ce soient les chauffeurs de taxi, le serveur du restaurant de la Zona G, où j’avais dégusté des empanadas et un cebiche caribeño ou même la jeune fille aux longs cheveux noirs et au rouge à lèvres vermeil qui me vendit le ticket d’entrée du musée de l’or. J’avais déjà entendu parler de l’amabilité des Colombiens mais, incrédule par office, je m’en étonnais tout de même, d’autant plus que le Venezuela était un proche voisin. Je m’étais rendu à Caracas, cinq années plus tôt, à l’occasion d’un autre congrès, et y avais trouvé une ambiance toute différente. On aurait dit que ces deux pays voisins représentaient les deux extrêmes de l’accueil du sous-continent.
Le musée de l’or de Bogotá m’impressionna. J’aurais par réflexe situé celui de Lima au-dessus. N’était-il pas celui de la Vice-royauté, de la Nouvelle Castille ? Mais Santa Fe de Bogotá était devenue au XVIIe siècle la capitale du nouvel empire que la couronne espagnole avait nommé la Nouvelle Grenade. C’était une grande capitale historique et son or le montrait. Le musée était assurément encore plus impressionnant, plus fourni que celui de Lima.
Je devais y faire une nouvelle rencontre, comme ma recherche m’en réservait avec régularité. Il y avait une salle consacrée à la cosmologie indienne. Elle s’appelait « Cosmologie et symbolisme » et je lus l’ensemble des textes qui accompagnaient les objets exposés. On voyait que c’était le travail d’une équipe d’historiens, d’anthropologues qui n’étaient pas restés à la surface des choses. Dommage que des grappes de visiteurs se collaient aux vitrines, attirés comme des lucioles vers les objets brillants. Les pires étaient ceux, assez, trop nombreux, qui se plaçaient devant pour qu’on les prenne en photo. L’exposition invitait à entrer dans la cosmologie amérindienne précolombienne et à explorer « d’autres réalités », pas pour autant « moins logiques que les nôtres ». Tout mon intérêt reposa sur ce point. Les prêtres et les shamans étaient chargés de cette relation avec l’au-delà. Entre les deux mondes, ils étaient les médiums, ceux qui savaient, qui avaient ‘les lumières’. Comme les lamas, identifiés par des maîtres bouddhistes dès leur plus jeune âge et retirés de leur environnement pour être formés, les enfants qui étaient désignés pour devenir des prêtres et shamans à l’époque précolombienne étaient soumis à de longs processus d’apprentissage de la mythologie, des plantes sacrées, de l’astronomie et des pratiques rituelles. Je me souvins également des déloks du livre de Sogyal Rinpoché. Ces personnages, dans la tradition tibétaine, mouraient et renaissaient régulièrement, pendant quelques heures, pour servir de messagers entre les vivants et les morts. C’étaient des individus ordinaires, souvent des femmes. Délok, débloque… Une statuette me tira de mes pensées, qui était assise en lotus. Je lus que les amérindiens pratiquaient la méditation. « Cette position leur permettait une intense concentration et un dialogue avec d’autre entités ». Dans quelques-unes de ces sociétés, on croyait à la superposition de plusieurs mondes, « connectés et interdépendants ». Les hommes, en contact étroit avec la nature, habitaient le monde intermédiaire tandis que les dieux, les ancêtres et d’autres êtres surnaturels vivaient dans le supérieur ou dans l’inframonde. Les oiseaux vivaient dans le monde supérieur. Les hommes, avec les jaguars et les cerfs, personnifiaient le monde intermédiaire. L’inférieur était peuplé de chauves-souris, de caïmans et de serpents.