« Une des grandes fenêtres entrouvertes laissait passer une brise marine. Cela ne me dérangeait pas que le repas soit entièrement froid ? »

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Chapitre 7-12

Il y avait des bougies sur la table. Avec la semi-obscurité de la salle, les lueurs qui venaient de l’extérieur, on avait l’impression d’un grand espace. Une des grandes fenêtres entrouvertes laissait passer une brise marine, qui m’empêcha de deviner la venue du saumon fumé. Je commençais à me demander ce qu’on allait manger, ne sentant aucune odeur émanant de la cuisine. Emilio, qui était amateur de vin, déboucha un blanc frais, fruité et sec à la fois. Lorsqu’une gorgée m’emplit la bouche, je sentis le plaisir d’une légère et fraiche acidité, un vrai bonheur. Je ne parvenais pas à identifier la provenance du vin. Etait-il français ? Non, un Verdelho d’Australie. Roberta, parce que cela devrait être elle, n’avait pas déniché son saumon n’importe où. Pas un poil de graisse, un goût prononcé. Il venait du rayon frais de chez Wong. Cela ne me dérangeait pas que le repas soit entièrement froid ? Ils serviraient une salade de poulpe, accompagnée de toasts. Une assiette de fromages terminerait le repas, arrosée d’un Tacama, Selección especial[1]. Et si nous avions encore faim, un petit suspiro limeño[2] se marierait parfaitement avec le café. A quel moment nous commençâmes à parler de Lis-Angela ? Pas entre la poire et le café dans tous les cas. Le vin blanc aida à délier les langues. Quelle était la maladie mortelle qui l’avait frappée ? Parce que c’était bien ça n’est-ce pas ? Maladie mortelle, comme tu y vas, Jim, Roberta n’avait jamais rien dit de tel. Non, effectivement, elle avait été plutôt évasive, lors de notre dernière conversation, comme si cela ne l’intéressait pas vraiment. Tellement peu, quand même, qu’elle avait réussi à savoir qui soignait L.A. et qu’elle avait pris contact avec lui. Tu t’es donné cette peine, Roberta ? Et tu as pu savoir ce qu’elle a ? Parle, ne nous laisse pas dans l’attente. Le syndrome de Brugada, vous en avez déjà entendu parler ? C’était une maladie cardio-vasculaire rare et qui, normalement, touchait plus les hommes. Elle risquait à tout moment de faire une syncope et donc, la mort subite. C’était incurable et elle le savait. Désormais, Lis-Angela se comportait comme une morte en sursis. Etait-on si sûr de ce diagnostic ? Oui, mais il pouvait également ne rien lui arriver du tout. Et ce médecin, comment Roberta l’avait-elle contacté ?
Elle était allée chez son amie pour lui parler. Cela faisait longtemps, c’est vrai, qu’elle ne lui rendait pas visite. Mais l’acquisition de l’appartement avec Emilio l’avait totalement occupée. Lorsqu’elle était arrivée devant chez Lis-Angela, avenue Benavides, le gardien l’avait informée qu’elle devait être sortie. Elle ne répondait pas au téléphone. L’ayant reconnue, il la laissa monter néanmoins. Personne ne répondit lorsqu’elle sonna à la porte. Avec insistance, sans doute, car un bel homme ouvrit la porte de l’autre côté du palier. Qu’Emilio l’excuse ! C’était une vraie apparition. Pas particulièrement jeune mais extrêmement élégant. C’est lui qui lui donna le nom du médecin de L.A. Ils parlèrent un long moment. Sur le palier, oui, oui sur le palier. Cela faisait des années que Lis-Angela et lui étaient voisins. Il semblait bien la connaitre. Roberta supposa qu’ils avaient sans doute été très proches un moment donné, d’une autre manière que par vis-à-vis interposé. Elle avait changé, oui, ces derniers mois. Elle était devenue un peu fuyante. Elle restait aimable, pratiquait toujours sa fameuse ironie mais dès qu’il lui proposait de rentrer boire un café, de partager le lunch, elle avait toujours une excuse. Et il ne l’apercevait que seule, ce qui n’était pas le cas auparavant. Il ne voulait pas dire qu’elle avait beaucoup d’amants, bien sûr.
Ça n’avait pas été facile de parler avec le Dr Moreno. Il avait fallu qu’elle prenne rendez-vous pour elle-même à la Clinique anglo-américaine. Elle en avait profité pour faire un électrocardiogramme. Dieu merci, on ne lui avait rien trouvé ; cela aurait été le comble ! A la fin de la consultation, alors que le Dr Moreno rechaussait ses lunettes pour remplir une ordonnance avec ses hiéroglyphes de médecin, – il avait tout de même fini par lui conseiller des vitamines qui, après tentative d’acquisition dans une pharmacie, s’avéraient aussi hors de prix que ses consultations – Roberta lui parla de son amie Lis-Angela. C’était elle qui lui avait donné son nom. Elle avait été surprise puis s’était inquiétée que son ami voie un cardiologue. Elle qui semblait toujours en forme. On pouvait être en forme et tout à coup découvrir qu’on était menacé de mort. Le médecin sembla regretter ses paroles un peu hâtives. Elles lui avaient échappées comme une sentence qu’un spécialiste aurait assénée à un amateur un peu trop crédule. Mais l’amateur en question en avait profité pour obtenir des explications. « Docteur, vous en avez trop ou pas assez dit. » Quelle était la maladie de Lis-Angela ? Etait-elle si grave ? Il n’y avait rien à faire ? Roberta obtint une réponse lorsqu’elle argumenta que son amie vivait seule, qu’elle avait besoin de savoir pour l’aider. Le syndrome de Brugada était une maladie génétique qu’un électrocardiogramme fortuit avait décelée sans contestation possible. Le danger de mort était bien présent. De nombreux patients mouraient dans leur sommeil. Le Dr Moreno avait fortement recommandé la pose d’un stimulateur cardiaque qui réduisait considérablement les risques, un défibrillateur automatique implantable. Mais il n’avait jamais revu Lis-Angela. Cette opération avait un coût assez élevé et il y avait une longue attente. C’est bien pour cela qu’elle devait commencer les démarches au plus vite. Le médecin en avait conclu qu’elle n’avait sans doute pas beaucoup d’argent.
La situation n’était pas brillante. Lis-Angela était en danger de mort et ne voulait pas ou ne pouvait pas se faire soigner.
– Mais as-tu réussi à en parler avec elle, Roberta ?
– J’ai essayé bien sûr, mais elle nie l’évidence. J’ai fini par l’avoir au téléphone et je lui ai dit que j’ai vu son cardiologue, que c’était une coïncidence, que j’étais allée le voir pour moi et qu’on avait parlé d’elle par pur hasard. Je doute qu’elle m’ait cru. J’ai essayé de la voir. Je l’ai invitée à venir dîner à la maison. Elle m’a dit qu’elle me rappellerait, qu’elle était occupée. Ce qui est faux puisqu’avec toi, elle passe du temps. Je pense qu’elle ne veut pas que je l’interroge sur sa maladie.
Ces mauvaises nouvelles m’avaient laissé pensif. Je devrais faire attention à ne pas la brusquer et réussir à lui en parler.

[1] Le Tacama est un vin originaire du sud du Pérou, le meilleur vin qui y soit produit, à la connaissance de l’auteur.
[2] Le suspiro limeño est un dessert liménien à base d’œufs, de lait sucré et de vanille.