« Le perfectionnement de toute science dépend du temps et de l’état de l’humanité pour la recevoir. »

Chapitre 7-5

Je fus étonné de trouver dans l’entrée de mon bâtiment une lettre du Brésil que le gardien avait glissée sous la porte avec quelques courriers administratifs. Je l’identifiai tout d’abord à son timbre. Lorsque je la saisis, je vis qu’elle était de Véronique, ma tante d’Ouro Preto. J’avais pensé encore à elle en repassant devant l’ambassade du Brésil. Bien à la manière de Véronique, le courrier commençait par une affirmation péremptoire : « Je sais qu’écrire des lettres n’est plus très à la mode mais comme tu le sais, je me fiche de la soi-disant modernité. »
Après avoir rapidement espéré que son courrier me trouverait en forme, elle en venait au but de sa missive.
« Je lis en ce moment des textes sur Santos Dumont. J’ai été invitée à Petropolis[1], il y a quelque temps, et j’en ai profité pour me pencher sur l’histoire de l’homme. Je n’ai plus guère matière à écrire sur ma chère Inconfidência et il faut bien que je m’occupe. J’ai lu un épisode qui va t’intéresser. Je n’ai pas oublié ton sujet actuel de recherche même si tu es resté assez vague lors de ta venue en décembre. Sans doute as-tu jugé que mon esprit, sans jeu de mots, était trop occupé par le lancement de A paixão de Tiradentes. J’ignorais totalement que Santos Dumont avait été l’objet d’une prophétie. J’ai assisté la semaine dernière, à l’Alliance Française de São Paulo, où je m’étais rendue à l’invitation d’un vieil ami d’histoire médiévale – ne vois toutefois aucune redondance dans ces mots car il est en fait plus jeune que moi, de ton âge à peu près, à une présentation d’un petit fascicule sur le grand aviateur, Santos Dumont, dompteur de l’espace. L’auteur, un touche-à-tout, d’après ce que j’ai compris, est un Brésilien dont le texte a été traduit par les Alliances Françaises. Je te passe les détails de la présentation : heureusement qu’il parlait fort et qu’il était debout car s’il était resté assis, je ne l’aurais pas vu et pas non plus entendu à cause d’un ventilateur qui faisait à peu près le bruit d’un moteur d’avion à hélices. Je ne sais pas si l’Alliance Française a ces subtilités. J’ai posé la question au directeur culturel. Lui ne les a pas dans tous les cas et n’a pas paru comprendre ma remarque. Les spirites affirment qu’une prophétie a été adressée à un médium brésilien en 1876 par l’esprit du célèbre aéronaute Jacques Etienne de Montgolfier. Elle a été publiée dans la revue elle-même spirite « O reformador » le 1er août 1883. Je la reproduis ici, comme elle est retranscrite dans Santos Dumont, dompteur de l’espace : « Vaincre l’espace à la vitesse d’une balle d’artillerie, avec un moteur qui entraîne l’homme, ceci est le grand problème qui sera résolu sous peu. Cette machine puissante n’a rien d’une utopie. Le missionnaire qui apporte ce perfectionnement sur Terre est déjà parmi vous. Le progrès de l’aviation aérienne, qui a rencontré tant de prosélytes et fait tant de victimes, n’est, cependant, pas loin de se réaliser. Le perfectionnement de toute science dépend du temps et de l’état de l’humanité pour la recevoir. La locomotive, ce géant qui anéantit le désert et vainc les distances, sera une invention insignifiante auprès de cet oiseau colossal qui, comme le condor des Andes, parcourra l’espace, emmenant sur ces superbes ailes les hommes de divers continents. Les ballons, simples précurseurs de l’admirable invention, ne seront rien face au bel et augural oiseau mécanique. Ce Dieu de bonté et de miséricorde qui ne concède rien avant l’heure prévue, laisse d’abord ses enfants travailler à la recherche de la connaissance puis, quand ils se sont efforcés pour découvrir la vérité, alors, leur envoie un rayon de la lumière divine. Voyez, dès maintenant, ô mortels, que la navigation aérienne, bientôt ne sera plus un rêve, et une brillante réalité. Le moment est proche où vous sera révélé ce surprenant moteur. Brésil, toi qui fus le berceau de la grande découverte, seras bientôt le pays choisi pour démontrer la force de la grandiose machine aérienne. Ceci est la prévision que je vous donne, ô Brésiliens ». On aura compris que le missionnaire en question ne pouvait être que Santos Dumont, ce qui se tient historiquement car il n’a pas eu de pareil au Brésil. Il avait 3 ans en 1876. Ceci m’amène à te rappeler que mon pays d’adoption est la terre du spiritisme. Il y a ici près de quatre millions de spirites et au fil des dernières années, ce chiffre n’a fait que croître. C’est la troisième religion au Brésil. J’imagine qu’il ne t’en faudra pas plus pour te convaincre de l’opportunité de mon invitation à t’installer pour un long séjour à Ouro Preto. Ma maison n’est pas très grande mais, comme tu le sais, tu y seras chez toi. Ainsi, mon garçon, je t’attends. »

[1] L’aviateur brésilien Santos Dumont est né dans la ville de Petrópolis, qui se situe à proximité de Rio et qui accueillait la résidence d’été des empereurs brésiliens au XIXe siècle.