Retrouvez deux fois par semaine, le mercredi et le dimanche, un nouvel épisode du roman inédit Il est mort, Jim. A retrouver également sur Facebook.

Ouro Preto

Chapitre 4-3

Avant le lancement, ma tante eut le temps de m’informer de la genèse de son livre. Je m’étonnais qu’elle l’ait écrit avec un de ses étudiants. Burro s’était chargé de la partie actuelle tandis qu’elle rédigeait les chapitres historiques. Dans le présent, à Paris, une femme achetait pour son fils une statuette chez un antiquaire, en guise de cadeau pour son départ à Ouro Preto, où il allait réaliser un stage et loger chez sa tante. Peu de temps après, elle était assassinée. Une fois enterrée ou ses cendres dispersées, son fils découvrait que la statuette contenait des diamants et un manuscrit, qu’il lisait avec sa tante à Ouro Preto. Celle-ci, professeur d’histoire, en saisissait l’importance. « Professeur d’histoire, tiens-donc », me dis-je. Il y avait beaucoup de professeurs d’histoire dans cette histoire ! Il s’agissait du journal de Teresa de Carvalho, une Portugaise de la moitié du 18e siècle qui fuit l’inquisition et se retrouva au Brésil. A son arrivée, elle y rencontra José Joaquim da Silva Xavier, le fameux Tiradentes. Elle vécut toute la préparation de l’Inconfidência. Parallèlement, au 21e siècle, le jeune Français Boris se liait avec une jolie libraire d’Ouro Preto, Gabriela. Celle-ci était la propriétaire d’une librairie qui faisait également bar. « Tiens, tiens ! ».
Je ne pus aller plus loin dans ma lecture avant le samedi où je me retrouvai dans le bar-librairie de Pollyanna pour le lancement de A paixão de Tiradentes. La version portugaise occuperait la soirée mais j’avais tout de même pris un exemplaire français au cas où je perde le fil de la présentation. Les deux auteurs du livre avaient été happés par des journalistes à leur arrivée. Je les vis très sérieux debout devant un microphone tandis que la salle se remplissait. Véronique m’avait dit qu’il était fort heureux que Burro ait beaucoup d’amis et elle des étudiants qui n’avaient pas tous gardé un mauvais souvenir de ses cours car il était rare que le public se déplace pour un lancement de livre. Effectivement, la quarantaine de personnes qui entra semblait composée de familiers. Ils se parlaient comme de vieilles connaissances dans une petite ville. Je me trouvai un peu à l’écart et choisit de m’asseoir en attendant l’introduction que fit bientôt la directrice de l’Alliance Française locale. Je compris à peu près tout ce qui fut dit, avec l’aide de l’espagnol et bien mieux que je ne m’étais débrouillé lors de mon premier séjour. La directrice commença par une présentation de la trame, à laquelle j’accordai une note positive car je détestais les lancements où on partait du principe que tous les participants avaient lu le livre.
– Suzanne, une Française, a acheté une statuette chez un antiquaire à Paris qu’elle offre à son fils, Philippe, qui s’appelle Boris dans la version française, un étudiant en géologie en partance pour Ouro Preto pour un cours de vacances. Mais elle est retrouvée morte et Philippe découvre à l’intérieur de la statuette 30 diamants et un vieux manuscrit. Dans l’avion pour le Brésil, il fait la connaissance de Gabriela, la propriétaire du café-librairie Leonetti, à Ouro Preto. Philippe est hébergé chez sa grand-tante, professeure d’histoire retraitée de l’Ufop[1]. Ensemble, ils lisent le manuscrit, une sorte de journal écrit par Teresa, la compagne de Xavier c’est-à-dire de notre Tiradentes. Teresa est une jeune Portugaise qui vient d’arriver au Brésil et qui est témoin de la préparation de la révolte qui prétend libérer la région de Minas Gerais du Portugal. Pendant ce temps, Philippe a une aventure avec Gabriela, découvre les républiques d’étudiants et la vie nocturne agitée d’Ouro Preto. En France, son père, Henri, un éditeur de renom, est suspecté de l’assassinat de sa femme.
La directrice utilisa ensuite le sujet de la dualité comme fil conducteur. Burro et Véronique expliquèrent que c’était un livre écrit à deux – ils dirent « à quatre mains » ce qui me parut étonnant au premier abord – qu’ils étaient de deux nationalités différentes, qu’ils l’avaient écrit dans deux pays différents, à 9.000 kms de distance. La situation était d’autant plus originale que c’était le Brésilien qui vivait en France – Burro travaillait dans une grande maison d’édition parisienne qui allait sans doute publier le livre – et la Française au Brésil. Le récit était constitué de deux histoires, de deux époques, de deux lieux, Paris et Ouro Preto. Et enfin, il existait dans les deux langues.
Le public semblait goûter les propos des intervenants. Seule une femme d’entre deux âges, grande et blonde, qui s’était assise dans un coin de chaise non loin de moi sans que je ne l’aie vue rentrer, semblait agitée.
La présentation passa ensuite à la question de l’écriture « à quatre mains ». Comment s’accorder ? Véronique dit que c’était « enrichissant d’écrire avec une autre personne dans la mesure où il y avait proximité des points de vue et que, dans le cas contraire, cela pouvait vite devenir un cauchemar ». « Un autre avantage était le fait que cela obligeait à respecter les délais. Il fallait seulement avoir beaucoup de patience, d’humilité et accepter d’être critiqué ».
– Expliquez-nous pourquoi c’est résolument un livre du 21e siècle même s’il plonge dans le 18e, demanda la directrice de l’Alliance Française.
– C’est simple, dit Burro. Il est de la génération d’Internet. Il n’aurait pas pu être écrit avant. Nous avons travaillé par mails et avons fait de longues séances de travail sur Skype. Nous écrivions chacun de notre côté et chacun dans notre langue. Quand nous avions terminé l’écriture de ce que nous considérions une partie cohérente, nous nous l’envoyions par mail et l’autre retournait le texte avec ses commentaires, toujours très francs. Puis nous prenions rendez-vous, parfois à des heures étranges avec le décalage horaire et nous faisions une séance de travail. C’est comme ça que nous nous mettions d’accord sur une version définitive. Et ensuite, je traduisais en portugais de mon côté et Véronique en français ce que j’écrivais.
– Donc la version en français a coexisté avec la version en portugais ? Elles ont été rédigées en quelque sorte en même temps ?
-C’est tout à fait ça.

[1] Université Fédérale d’Ouro Preto