Retrouvez deux fois par semaine, le mercredi et le dimanche, un nouvel épisode du roman inédit Il est mort, Jim. A retrouver également sur Facebook.

avion

 

Chapitre 4-2

Jean Morzelle avait apparemment déclaré que les religions disaient n’importe quoi. Cette impression d’amour universel n’était pourtant pas sans rappeler les discours catholiques. La page du site que je consultais se terminait sur ces mots :  » C’est une certitude, il y a un au-delà ; mais en attendant, il faut vivre ici…  » J’aurais aimé pouvoir prononcer ces premières paroles.
En faveur de la contre-argumentation du bloggeur – David Rossini était son nom, il y avait la personnalité d’Eduardo Pastor. Les nombreuses histoires qu’il s’était plu à raconter, avant de sombrer dans son malaise diabético-alcoolique, avec un brio certain, montraient qu’il s’intéressait de près à l’univers ésotérique. Le troisième point de David Rossini avait manifestement du poids. « Le contenu des EMI, comme celui des rêves ou des hallucinations, dépend de la culture de l’expérienceur. » En effet, l’insistance sur la lumière chez les expérienceurs occidentaux faisait bien partie de l’imaginaire chrétien où Dieu est lui-même lumière. Que voyaient donc les orientaux par exemple ? Les Thaïlandais et les Indiens ne parlaient pas de cette clarté. « Les paysages décrits apparaissent également culturellement déterminés : les expérienceurs japonais font fréquemment référence à des visions de longues rivières sombres et de fleurs magnifiques, deux images symboliques très présentes dans l’art nippon ». Rossini avançait enfin que Raymond Moody avait lui-même déterminé une série de récits et peut-être même de visions puisque depuis la parution de son best-seller, La vie après la vie[1], le tunnel était devenu récurrent dans les témoignages. David Rossini omettait de noter, ou ignorait, qu’on retrouvait la question de la lumière dans les religions orientales, et au niveau symbolique et matériel, ô combien, dans le bouddhisme. Cette objection ne me vint que plus tard.

L’invitation arriva par courrier glissé sous sa porte, à la manière liménienne. Ma tante Véronique d’Ouro Preto me conviait au lancement du livre A paixão de Tiradentes, celui qu’elle avait écrit avec son étudiant Felipe, ledit Burro. C’était un joli document avec le titre du roman entre une photo de Paris et une autre d’Ouro Preto. Le lancement aurait lieu à la Librairie de la ville brésilienne que j’avais fréquentée lors de mon précédent séjour. Dans deux semaines un samedi matin. J’aurais bien voulu y être, pas tellement pour l’événement, plutôt pour la ville. Mais c’était trop loin, trop cher et je manquais de temps. J’écrirais un message de sympathie à ma tante.
L’idée d’un voyage à Ouro Preto ne me quitta pas de la semaine, dont je passai une grande partie à la surveillance des examens de fin d’année à la PUC. La date du 15 décembre n’était-elle pas finalement propice à un changement d’emploi du temps ? On entrait dans la période des fêtes puis des vacances d’été. Les cours à l’université ne reprendraient qu’en février. J’avais un billet d’avion pour la France, avec l’intention de passer Noël avec ma mère et ma sœur, mais ce n’était que le 23. Je disposais d’une semaine pour une éventuelle escapade à Ouro Preto.
Le voyage n’était pas si long et pas non plus très cher, bien que la période fît craindre le contraire. Cinq heures de vol jusqu’à São Paulo puis une heure jusqu’à Belo Horizonte. Le tout pour 400 dollars aller-retour. Je pouvais me le permettre. Mon salaire à l’université n’était pas mirobolant mais hormis le budget voyage et désormais un bel appartement, je vivais chichement et aimais cela. J’appelai Véronique qui parut très contente de ma venue. Elle irait me chercher à Belo Horizonte et je serais bien sûr hébergé chez elle.

L’envol de Lima est une mesure à trois temps. L’avion perce la brume, effectue un grand virage pour se retrouver au-dessus de l’océan puis prend aussitôt de l’altitude pour survoler les Andes. Je connaissais bien ce rituel et m’amusai à imaginer une décorporation. Un petit clin d’œil à mes recherches récentes. Je me vis sur la falaise de Miraflores, marchant d’un parc à l’autre, comme je le faisais souvent, observant le Boeing dans lequel je volais. Le ciel en haut des Andes était dégagé. C’était beau de glisser au-dessus des blocs de pierre et des pics enneigés. L’avion semblait avoir pris sa vitesse de croisière et on n’entendait plus les réacteurs. L’univers bleuté s’avançait à la rencontre de l’appareil dans une ambiance ouatée.
Je subis deux heures d’attente à l’aéroport de Guarulhos de São Paulo, insuffisantes pour me rendre dans la ville. Jamais je n’avais vu autant de corps bronzés juchés sur de hauts talons et lourdement odorants au point qu’en les croisant, on croyait entrer dans une parfumerie. Une armée de poupées Barbie, en jeans serrés et cheveux longs, dont l’âge ne pouvait être deviné qu’en scrutant les visages. L’avion avait-il atterri par erreur en Californie ? Véronique était bien à l’heure à l’aéroport de Belo Horizonte. Ce n’était pas une mince affaire avec sa vieille Coccinelle orange, comme je croyais qu’il n’en existait plus, qui ne devait sortir du garage qu’en de rares occasions. Elle pétarada sur les routes escarpées du Minas Gerais tandis que nous discutions tirant sur nos cigarettes.

[1] Op. Cit.