Retrouvez deux fois par semaine, le mercredi et le dimanche, un nouvel épisode du roman inédit Il est mort, Jim. A retrouver également sur Facebook.Université San Marcos Lima

Chapitre 2-10

Selon notre coutume, nous eûmes tôt fait de trouver une petite cafétéria pour la pause café-cigarettes. Celle-ci était aussi à peu près vide à l’exception d’un enfant qui se balançait sur une chaise. L’université paraissait brusquement désertée. Un homme s’approcha après quelques minutes. Ce devait être le père de l’enfant car dès qu’il le vit, celui-ci cessa son balancement. La cafétéria semblait être une concession dont il devait être le propriétaire avec sa femme, que j’aperçus ensuite lavant la vaisselle. Des assiettes à moitié vides étaient encore sur l’évier avec des restes de riz, de pommes de terre et une sauce jaune que j’identifiai comme étant la Huancaina, un mélange de crackers, de fromage blanc et de piment bien plus savoureux que ne pourrait le faire penser le détail des éléments.
Il y avait eu donc une vie à l’heure du déjeuner.
Nous y restâmes un certain temps. J’épiai autour de moi les signes qui me feraient mieux comprendre le lieu. A un moment donné, un individu, semblant sortir de nulle part, s’approcha, prit une chaise et nous dévisagea. C’était un jeune homme d’origine indienne aux cheveux très courts en jean et vêtu d’un blouson de survêtement. Il tremblait légèrement.
– Bienvenue à l’Université San Marcos, dit-il. Parce que vous n’êtes pas d’ici, n’est-ce pas ?
– Pour moi, vous avez raison mais Claudio est bien d’ici, rétorquai-je, faisant semblant de ne pas comprendre.
– Non, je veux dire pas de l’université, dit-il avec un air buté.
– L’université est grande. C’est difficile à savoir, renchérit Claudio, avec un sourire ironique qui ne plut pas du tout à l’individu.
– Nous sommes très bien organisés, sachez-le.
– Nous, c’est le groupe autour de l’homme en effigie à l’entrée ?
– Nous suivons le Camarada Gonzalo. Nous n’avons pas peur de le déclarer haut et fort. L’université de San Marcos est enfin dans les mains du peuple. C’est un grand symbole que la plus vieille université de l’Amérique Latine, fondée à une époque d’infortune pour les Américains, soit désormais rendue au peuple. Que le reste du continent soit averti ! Nous sommes maintenant au Pérou et bientôt nous serons ailleurs, où nos frères doivent se libérer de leur joug.
Au fur et à mesure qu’il parlait, ses yeux remontaient de la table qu’il avait fixée pendant son discours introductif. Il nous regardait désormais sans ciller, avec un air de défi. Son tremblement n’avait pas cessé pour autant. Mais la timidité avait laissé place à des secousses de colère. Sa bouche se plissait entre chaque mot qui semblait nous être jeté à la figure.
– La presse devait faire très attention à ce qu’elle écrit. Le parti est partout. Lorsque l’ordre juste sera établi, ce sera l’heure des règlements de compte. Vous, les représentants des vieux médias corrompus, à la solde du capitalisme et de l’exploitation des peuples, serez responsables de tout ce que vous écrivez maintenant. Notre guide ne pourra s’embarrasser de ceux qui gêneraient la marche de l’histoire.
– Nous ne sommes pas des journalistes, remarquai-je. Je suis professeur dans une autre université.
– Et qu’est-ce que vous faites ici ?
– Je prépare un travail sur l’histoire de votre mouvement.
L’étudiant ultra-communiste sursauta. Il resta en suspens un moment tandis que je fixais le sigle Ucla sur sa veste de survêtement. Une anomalie que la présence de l’université californienne sur ce pur représentant de la lutte des classes sentiéristes.
– Vous serez jugé comme les autres si votre texte est déviationniste. Il n’y a pas plusieurs vérités sur le Sentier Lumineux. Il n’y en a qu’une et ce n’est pas à vous de l’écrire. L’histoire est en marche et les gens de votre espèce n’y comprennent rien. Plus tard, notre pays aura ses écrivains qui écriront sur lui. Nous n’avons pas besoin des étrangers pour cela.
Le ton devenait franchement menaçant. Nous commençâmes à nous demander si d’autres hurluberlus n’allaient pas faire irruption. A cette époque, le ridicule pouvait tuer. Lorsque l’étudiant se taisait, le silence se faisait absolu. Les gens de la cafétéria n’étaient plus réapparus. L’enfant qui se balançait sur une chaise avait disparu lui aussi.
– Vous savez que vous n’avez pas le droit d’être là ?, reprit-il avec un sourire grinçant. On n’entre pas ici comme ça. Vous auriez dû demander l’autorisation avant de franchir les portes de San Marcos.
– Et comment j’aurais pu vous trouver ?
-Si vous ne nous trouvez pas, vous n’entrez pas. Nous, nous saurons vous retrouver. Ne l’oubliez pas.
Il se leva.
– Vous n’auriez jamais dû venir ici. Le Parti ne vous oubliera pas. D’ailleurs, vous n’auriez jamais dû venir au Pérou. Et vos ancêtres européens non plus.
Il brandit un doigt sur Claudio.
– Et vous, vous n’auriez jamais dû venir non plus. Etre péruvien en 1987, cela signifie avoir des devoirs. Et le premier d’entre eux, c’est de soutenir votre peuple en lutte et pas de servir les intérêts des étrangers et de leur curiosité colonialiste.
Il prit brusquement à gauche et entra dans la cafétéria. Nous sortîmes, hésitant entre le rire, la consternation et l’inquiétude sans rencontrer personne jusque dans l’avenue Venezuela, où nous hélâmes un taxi.