Retrouvez deux fois par semaine, le mercredi et le dimanche, un nouvel épisode du roman inédit Il est mort, Jim. A retrouver également sur Facebook.

Lima

Chapitre 2-9

Combat qui, à Villa El Salvador, dans les cinq années précédentes, avait empoisonné la vie des dirigeants communautaires. Terrorisés dans tous les étages de leur vie quotidienne, ils renonçaient les uns après les autres à leurs idéaux politiques quand ils ne rejoignaient pas les files du Sentier. Celui-ci avait fait des bidonvilles des zones stratégiques pour le développement de sa « guerre populaire ». La moitié de la population de Lima y vivait et ils constituaient un grand cercle enserrant la ville. Abimael Guzmán considérait qu’ils étaient la « ceinture de fer » de laquelle les masses, dirigées par le Parti Communiste du Pérou, s’élèveraient contre leurs oppresseurs. Et la tête de pont de cet ensemble devait être le sud, précisément Villa El Salvador. Miguel Azcueta et Johny Rodriguez, qui remplaça le premier avant que celui-ci ne soit réélu, reçurent des menaces de mort. Ils survécurent à plusieurs tentatives d’assassinat. La dirigeante populaire Maria Elena Moyano, qui eut l’audace de critiquer ouvertement le Sentier Lumineux, fut brutalement assassinée en février 1992. Elle tomba dans ce qui ressemble à un guet-apens. Invitée à une « pollada », une sorte de barbecue, elle décida, devant l’insistance de l’hôtesse, de s’y présenter avec ses enfants au retour de la plage. Un commando surgit d’une voiture dès son arrivée. On lui tira dessus puis sa dépouille fut dynamitée. Les morceaux de son corps se retrouvèrent éparpillés dans la cour, ce qui devait et ne manqua pas de faire peur à la population. Les dirigeants communautaires ne pouvaient plus nier la puissance croissante des terroristes dans leurs quartiers mais préféraient ne pas évoquer le sujet. De son côté, l’Armée se faisait de plus en plus présente au fur et à mesure que le Sentier Lumineux multipliait les actes violents et sa présence était loin d’être rassurante. On la savait peu attentive à rassurer la population et sa présence faisait planer la crainte justifiée et avérée de représailles du Sentier Lumineux.
Je pus vérifier moi-même la montée de la peur.
J’avançais confiant dans ma recherche sur le Sentier Lumineux entre les informations que j’obtenais des journalistes, mes lectures et les renseignements que me fournissait involontairement María Aparecida sur « le moral des troupes ».
– Comment, tu ne connais pas encore l’Université San Marcos ? avait dit Claudio. Tu ne peux pas préparer un travail sur le Sentier Lumineux sans t’y rendre.

Bientôt dit, bientôt fait. Il me conduisit un après-midi de semaine dans la plus vieille université du Pérou. Fondée 20 ans après l’arrivée des conquistadors, elle est même la plus ancienne université d’Amérique. Elle était, jusque dans les années 70, principalement fréquentée par l’élite ou la petite bourgeoisie liménienne. Les écrivains Alfredo Bryce Echenique et Mario Vargas Llosa y ont étudié. Puis elle s’est popularisée. Le premier dira avec malice que ce qui avait le plus attiré son attention, à San Marcos, c’était le fait que ses camarades d’études ressemblaient à ses majordomes.
Je me souvins longtemps de ce lieu comme l’irruption du danger dans un univers familier. « Champ de bataille de la terreur », disait-on de San Marcos. On y alla un après-midi de mai. Il faisait étonnamment clair pour l’automne liménien. Et le campus était désert. Je n’y vis rien de menaçant jusqu’à ce que Claudio me montre le hall d’un grand bâtiment cubique des années 60. Il était recouvert du portrait peint d’Abimael Guzman, le Camarada Gonzalo. On ne pouvait pas se tromper : c´était le visage de l’homme le plus recherché du Pérou, publié de nombreuses fois dans la presse.
J’étais songeur :
– Je n’aurais jamais pensé que San Marcos soit infiltré à ce point.
– Je pense qu’on ne peut pas connaître l’étendue du problème si on ne vient pas ici.