Vox Latina

L’odeur du café grillé chatouillait le nez. C’était signe avant-coureur du crépuscule à Toamasina. Les hommes au bord des cases revêtaient le lamba traditionnel des courtes soirées qui, faute d’électricité, étaient destinées à mourir à la tombée de la nuit. Avec ce pagne ceint autour de leur taille, ils avaient l’air de rois d’une époque ancienne. Les requins, non loin de là, au creux de l’océan indien, affûtaient leurs crocs dans l’espoir d’un festin vespéral. Les plages luisaient des feux du couchant, annonciatrices du sang que vénèrent les prédateurs. Les échoppes en bois et feuilles de ravenala. brûlaient leurs premières bougies. Des grappes de marcheurs surgissaient de l’obscurité, s’interpellant à l’occasion d’une halte devant l’épicier qui saisissait la bouteille de rhum d’une étagère branlante et servait les habitués. D’autres sortaient de leur poche des sacs en plastique soigneusement pliés dans lesquels on leur versait le kilo de riz du repas du lendemain.

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Un cadre tombe

Au début, il y a un an, et sans raison physique apparente, un cadre est tombé. Ce cadre avait pour mon narrateur une importance particulière. Il y a prêté attention dans la mesure où il avait le lendemain un déplacement quelque peu délicat. Son avion n’a jamais décollé. La compagnie peu loquace a évoqué un problème climatique. Un temps resplendissant s’est pourtant levé sur sa ville lorsqu’il a regagné son domicile.
Mon narrateur, qui a le sens du devoir, a reprogrammé ce voyage la semaine dernière. Le vol n’est jamais parti et jamais on ne lui en a dit la raison.
Les personnes à qui il en a parlé lui ont fortement recommandé de ne pas insister.
Y-a-t‘il des destinations que nous ne devons jamais atteindre ?

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Une autre gare, avec ses bruits familiers mais pour ainsi dire ouatés, fruit de tant de vécus semblables, de tant d’allers-retours ferroviaires qui marquaient cette semi-émigration dans un pays si proche et en même temps si éloigné.

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– Ne vous inquiétez pas si vous n’avez jamais entendu parler de moi. Je ne suis connu que des vieux cinéphiles.
Malgré sa remarque, son nom me paraît étrangement familier. Pourtant, j’ai beau chercher : ses traits ne me disent rien.
Son visage est fin et régulier, le nez droit, la bouche bien dessinée, le regard vif. Il y aurait des habitants intéressants dans ce village !
Il est petit pour les canons de la fin du siècle et comparé à moi, qui mesure presque deux mètres. Dans sa jeunesse, son mètre soixante devait le situer dans les tailles moyennes. Vu ses rides et ses cheveux blancs, il doit approcher les quatre-vingts ans.

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Tu vois ce que je veux dire ?

Attention, un nouveau tic déferle. Il peut survenir au coin de la moindre conversation. Vous êtes tranquillement installé(e), et tout à coup l’interpellation tombe. « Tu vois ce que je veux dire ? ». Aux premières heures de l’assaut, vous répondez encore. Il faut dire que le « Tu vois ce que je veux dire ? » conclut plus d’une fois qu’à son tour un argument qui est loin de provoquer une embolie de vos neurones. Vous répondez par l’affirmative. Vous ajoutez parfois que vous comprenez à peu près ce que votre interlocuteur vous dit. L’ironie fait  flop. Une phrase plus tard, la question retombe. Ne pas s’énerver. Non, le locuteur ne pense pas (nécessairement) que votre cerveau est associé à celui d’une huitre. A votre réplique : « Oui, je vois bien ce que tu veux dire. Ce n’est pas très compliqué à comprendre », votre interlocuteur écarquille les yeux et doit reprendre son souffle pour, une ou deux phrases plus loin, vous redemander si vous voyez ce qu’il veut dire. Au bout de la cent-et-unième sentence, vous vous rendrez compte que le tu-vois-ce-que-je-veux-dire n’appelle pas de réponse.
Le « du coup » avait cette « horripilance » de l’accumulation harassante. On pouvait au moins se laisser bercer par la torpeur de son abus, sans la secousse de l’illusion de l’attente d’une réponse.
Mais l’imparfait est bien optimiste. « Du coup » n’a pas disparu avec l’invasion du tu-vois-ce-que-je-veux-dire.
Va-t-on vers une société qui monologue, à l’image de la virtualité des réseaux sociaux ?

Voyez-vous du coup ce que je veux dire ?

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Voilà que ma vie ressemble à un scénario, duquel un accident de moto est le nœud dramatique. L’inexistence d’Inès fait des dix-sept dernières années une fiction. Il faut maintenant comprendre pourquoi mon cerveau m’a alerté lorsque Jim m’a parlé de la phrase qui l’obsède. Je pense à Jim. Comment se fait-il que l’auteur de ce film que j’ai tant adulé habite dans le même village que moi ? Jim, le réalisateur du Rêve américain, qui a sans doute saisi depuis longtemps ce qui m’arrive…

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La guerre d’il y a cent ans

J’écris ces lignes le 11 – 11. La « grande » guerre s’est achevée il y a cent ans.
Je vois devant moi un jeune homme qui, pierre par pierre, démonte sa maison. Il est en bras de chemises, il ne parle à personne. Il est revenu de la guerre et on ne le reconnaît plus. Ses parents sont morts. C’est leur héritage qu’il fait disparaître. Celui qui deviendra son seul ami, « une gueule cassée », l’observe. C’est de l’intérieur que le jeune homme est brisé.
Dans le roman de Pierre Magnan*, une sombre histoire antérieure à la guerre explique son attitude.
Mais je vois cette destruction systématique, obstinée, comme une métaphore de cette guerre de tranchées où des hommes ont été transformés en chairs à assauts. Plus de fondements, que des renfoncements. L’horreur de devoir attaquer toujours, s’extraire des tunnels où des mois durant, ils cohabitaient avec les rats, pour courir vers des lignes ennemies, où des jeunes gens, aussi apeurés et peu coupables qu’eux, devaient leur prendre leur vie.

*Pierre Magnan, La maison assassinée, Gallimard, 2015

 

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L’exil est encore plus cruel quand on sait que l’on ne retrouvera jamais son pays tel qu’on l’a laissé. Il n’y a plus rien là-bas qui ressemble à mon enfance, une tombe pour mon père et des soldats qui sont les seuls touristes de la belle forêt noire. Ici, il ne pleut jamais, les rues des quartiers populaires sont pleines de sable et l’unique végétation pousse dans les jardins privatifs, auquel seul l’argent donne accès. L’hiver, l’océan et le ciel forment un magma gris ; il ne fait pas froid mais l’humidité nous transperce dans les maisons jamais chauffées. L’exil, c’est quand à chaque instant on se dit qu’on voudrait rentrer chez soi, qu’on cherche des paysages qui évoquent le passé et qu’on ne reconnaît rien, quand la vue du désert nous serre la gorge, quand on a mal de ne plus pouvoir parler sa langue…

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Tintements dans la nuit

Je lis Le Meurtre du Commandeur, le dernier opus d’Haruki Murakami. J’aime beaucoup, à l’égal de la grande majorité de ses livres et comme de fidèles et nombreux lecteurs aux quatre coins du monde. Le tome 1 s’appelle Une idée apparaît. D’emblée, cela donne envie de s’engouffrer dans les lignes du subtil écrivain japonais.
Plusieurs nuits de suite, à deux heures du matin, dans la maison perdue que lui a prêtée le fils d’un étrange peintre, il entend des tintements de clochette. Il n’y a pas de doute possible. Ils proviennent d’un monticule surmonté de lourdes pierres quelque part dans le jardin.

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Pour l’après-midi passé à l’église Santa Imaculada, par exemple, ils ajoutèrent un commentaire qui expliquait que l’Armée envoyait ses amazones pour lutter contre la pauvreté. Au même moment, défilaient les images de la grosse Gómez de Morales marchant avec précaution au milieu des détritus du quartier populaire.Folie de jeunesse. Les deux apprentis-cinéastes étaient si heureux de leur blague qu’ils n’en prévirent pas les conséquences…
Jamais Jim n’avait imaginé que le film serait présenté avec une telle pompe au ministère de la Défense. La grande salle du cinéma était décorée de drapeaux bleus et blancs. On aurait dit que la nation entière attendait ce moment.

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