Compostelle 5

Je ne prévins pas non plus ma famille de ma présence en France. Je le regrettais ensuite mais avais-je vraiment le choix ? Je devais accomplir seul mon voyage intérieur.

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Mettre un pied devant l’autre, entrer dans une cadence au fil des minutes, des heures, des jours. On ne voit pas le monde de la même façon quand on le parcourt à un autre rythme. L’être humain est persuadé que sa taille, sa vitesse, son angle de vue sont la norme. Transformé en hanneton, en puma, en escargot, il aurait la sensation d’un tout autre environnement. Et que dire de l’oiseau ? Si les prêtres et shamans animistes vivaient réellement cette transmutation, ce que je voulais bien croire, circuler entre l’état d’homme et celui d’animal devait être un sacré voyage. Dans mon périple personnel, il n’y avait pas de vol au-dessus des cimes, de franchissement d’une feuille tombée d’un arbre et devenue une montagne, de course à 100 kilomètres-heure dans des forêts suffocantes et humides. Je marchais dans des bois ombragés où l’entrelacs des branches dessinait une longue voute romane.

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Pour la première fois de ma vie, la pluie n’était plus une ennemie. J’étais à l’écoute des petites averses, que séchait le soleil de la fin du printemps. Je m’amusais à sentir chaque goutte sur mon visage et me forçais à garder les yeux ouverts. A 20 kilomètres-journée, je distinguais les changements de couleurs, le vert qui fonçait, puis qui redevenait prairie. Cette couleur était celle du diable pour les alchimistes ; je me demandais bien pourquoi… La présence de Napoléon éloignait les petits animaux mais les parcelles de la nature que notre lenteur découpait étaient emplies de bruit. Je me rappelais souvent une phrase que j’avais lue sous diverses formes. La vérité nous entoure et nous ne la voyons pas. Allais-je la percevoir en changeant mon point de vue ? Puisque le monde que l’on percevait était notre propre projection, celui-là m’allait bien. Je me contentais pleinement de mes visions. Ne fallait-il pas que l’homme « demande, cherche, frappe » pour que ces besoins soient accordés ?[1] Le Livre de Seth disait également : « Vous êtes à l’origine du monde que vous connaissez. Vous avez peut-être reçu le don le plus terrifiant qui soit : la capacité de projeter extérieurement vos pensées et de leur donner une forme physique. »[2]

Plus je m’enfonçais dans le chemin, plus j’approchais une autre réalité. Pour la première fois, la spiritualité entrait véritablement en moi. Au début de mes recherches, elle était un corps extérieur, dont je me moquais. J’appris à reconnaître sa présence, je parvins même à m’en remettre à elle. La providence m’avait éclairé de ses signes mais je n’avais jamais encore rien éprouvé physiquement. J’étais une sorte d’anti-medium.

Là, plusieurs fois, j’eus l’impression que le paysage se décomposait, que je parvenais à saisir son essence.[3] La matière semblait changeante, exactement comme le relataient Les Lettres du Christ. J’étais saisi d’une étrange communion avec les choses. Je sentais enfin ce que c’était que faire partie d’un tout. J’étais les arbres, un canin lorsque mon chien marchait devant moi et que je pouvais physiquement voir ce qui se déroulait devant ses yeux, j’étais cette croix de pierre à un croisement des chemins qui se confondait avec les rochers, j’étais aussi les autres que je dépassais sur le chemin et dont je partageais un bout de vie. J’appris à entendre avec plaisir les pas des pèlerins avant de les avoir à mes côtés, tout près, dans ce qui était auparavant mon espace de sécurité.
L’ironie de la cathédrale du Puy s’était envolée. Au début, je me forçais à ne pas considérer l’aspect physique, à ne pas relever les banalités ou vulgarités que j’entendais. Puis je me mis à voir qu’il n’y en avait pas tant que ça, aucune que je n’aurais pu dire dans tous les cas.

J’étais heureux d’avoir gagné ce combat avec mon ego.
J’étais seul, abandonné mais libre, un parmi les autres. Comme j’avais tout perdu, je n’avais plus peur.

Et puis on fait des rencontres exceptionnelles sur le Chemin de Compostelle. Je me souviens de cette petite religieuse ratatinée qui dit à nos deux corps fatigués de la marche de la première journée que Dieu était le chemin. Elle vint me servir une bonne soupe jaune et grasse et pencha ses vieux os pour servir l’écuelle de Napoléon avant que je n’eus le temps de lui proposer de le faire.
Je me souviens des deux étapes aux côtés de Bettina et de sa fille Alexandra. Elle avait fait le Chemin une première fois depuis son Autriche natale. Sa fille cadette avait une leucémie. Elles étaient parties toutes les deux malgré la maladie ou plutôt à cause d’elle. Après la mort de sa fille, au cours du Chemin, sur la partie française, Bettina était repartie dans son pays pour donner sépulture à son corps. Elle reprenait le Chemin où elles l’avaient laissé, avec son autre fille, accomplissant là la promesse qu’elle avait faite à la cadette. J’appris que c’était une tradition, au Moyen-Age, de partir malade sur le Chemin. Je vis beaucoup de tombes au bord des talus, particulièrement du côté espagnol. Ceux qui ne résistaient pas avaient sans doute une sépulture sacrée. Je n’entendis pas parler en revanche de guérison miraculeuse comme à Lourdes, ou peut-être à Fátima, les lieux de culte les plus proches de Saint Jacques.

[1] Les Lettres du Christ, Op. Cit.

[2] Le livre de Seth, p. 13

capture-decran-2016-10-09-a-10-55-40« Seth est un instructeur spirituel reconnu internationalement, qui a parlé par l’intermédiaire de l’auteur Jane Roberts lorsque celle-ci se trouvait en état de transe, et lancé le nouveau concept de : « Vous créez votre propre réalité. » Les messages libérateurs de Seth ont littéralement lancé le mouvement du Nouvel Age. »

[3] Selon les physiciens, la solidité de la matière n’est qu’une illusion. La matière prétendument solide, y compris votre corps physique, est constituée presque en totalité de vide, tellement les distances entre les atomes sont grandes comparativement à leur taille. De plus, il en est de même à l’intérieur de chaque atome. Ce qui reste ressemble plus à une fréquence vibratoire qu’à des particules de matière solide, soit davantage à une note de musique. Les bouddhistes savent cela depuis plus de deux mille cinq cents ans. « La forme, c’est le vide, et le vide, c’est la forme », dit le soutra du cœur, un des plus anciens et des plus connus recueils bouddhistes. L’essence de toute chose, c’est le vide. Eckhart Tolle, Le pouvoir du temps présent, Op. Cit P. 82-83
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